Comptoir des mines galerie
Béatrice de Rochebouët / lefigaro.fr / 2 mars 2020

La foire d’art contemporain africain 1-54 qui s’est clôturée avec succès fin février suscite une effervescence artistique, avec une multitude d’expositions qui continuent jusqu’au printemps.

En multipliant les évènements artistiques dans divers lieux, Marrakech s’affirme de plus en plus comme une place importante dans le calendrier des collectionneurs.

Malgré son désistement soudain au titre de «capitale africaine de la culture» dont Rabat a finalement hérité, la ville rouge se montre toujours aussi dynamique. Il est vrai que cette décision de Mohammed VI annoncée à quelques jours de son coup d’envoi, le 31 janvier dernier, a fait beaucoup jaser. Il semblerait que rien n’était encore prêt dans la programmation et que les fonds alloués n’auraient pas été affectés à ce qui était prévu. Ce qui, dit-on, a mis le Roi très en colère…

Toujours est-il que Marrakech reste un lieu névralgique. Celui où l’on peut conjuguer art et détente sous le soleil en rencontrant la crème du petit milieu de l’art. Un peu comme à Art Basel Miami ou à Monaco dans les belles années. Et ce n’est pas un hasard si la foire 1-54, petite sœur de celle de Londres et New York, montée par Touria El Glaoui et consacré à l’art contemporain africain et sa diaspora, a choisi de s’y implanter, dans le très couru écrin de La Mamounia.

Tous ceux implantés à Marrakech la soutiennent. À commencer par le couple Jean-Daniel et Christine Lamoureux qui donne chaque année un dîner en son honneur, dans leur maison du domaine d’Amelkis.

Toujours resserrée à vingt galeries seulement (dont dix nouvelles), cette troisième édition fut globalement un succès, non seulement d’estime mais aussi commercial. Le grand bémol de cette foire -, ce qui n’a toutefois pas freiné, comme on pouvait le craindre, les affaires – est que les achats ne peuvent se concrétiser in situ. Toutes les œuvres sont en importation temporaire pour éviter des droits de douane pouvant faire grimper de 30 à 40 % le prix de vente. «Il est franchement dommage de ne pas pouvoir accrocher au mur tout de suite ce que l’on a acheté à quelques centaines de mètres de chez soi. Il faudrait un bureau des douanes à la sortie pour s’acquitter des droits tout de suite» commentait une collectionneuse de renom qui a acquis le grand drapeau américain revisité sous les couleurs panafricaines par Nu Barreto, artiste né en 1966 à Sao Domingos en Guinée-Bissau que défend la galerie Nathalie Obadia .

Être obligé de renvoyer les pièces à Paris pour les réexpédier ensuite à Marrakech finit aussi par chiffrer. Cela a un coût que les galeries sont obligées de répercuter sur l’acheteur ou de prendre à leur compte. La maison Artcurial a trouvé la solution en montant une société Artcurial au Maroc, au second semestre 2019. Elle avait une légitimité dans ce pays où elle organisait depuis 2015 des expositions et des ventes en duplex avec Paris dans l’autre prestigieux écrin du Es-Saadi Palace mais toutes les œuvres y étaient à l’époque en importation temporaire.

«Depuis que les acheteurs peuvent prendre leurs œuvres après avoir payé sur place les frais de 13% de douane, nos ventes ont fait un bon important, à commencer par celles du 30 décembre dernier – Majorelle et ses contemporains et Made in Morocco -, à l’hôtel La Mamounia, explique Olivier Berman, directeur de la filiale marocaine. Nos ventes ont totalisé 3,9 millions d’euros, avec une adjudication à 1,2 million d’euros pour une toile d’Étienne Dinet, soit l’enchère la plus importante jamais enregistrée au Maroc. Et nous nous préparons pour celle de Casablanca en juin prochain».

La force de Marrakech est non seulement d’être une place attractive pour les ventes mais aussi pour les expositions qui se déploient un peu partout dans la ville et ses alentours. Jusque dans les ateliers d’artistes comme ceux de Mohamed Mourabiti (Lieu Al Maqam) ou Abderrahim Yamou à Tahanaout, sur la route de Taroudant. Sans oublier le musée Yves Saint Laurent, dans les jardins Majorelle, qui offre une étonnante rétrospective de Jacques Azema (1910-1979).

Se calant sur la foire 1-54 pour son inauguration, le Macaal, musée international d’art contemporain fondé par Othman Lazraq et situé en bordure du golf d’Al Maaden, présente jusqu’au 19 juillet une exposition Have you seen a horizon lately? , sous le commissariat de la Germano-Camerounaise Marie-Ann Yemsi. Le parcours invite douze artistes internationaux à répondre à la question tirée de la chanson de Yoko Ono dont le Japonais Akira Ikezoe avec ses étonnantes toiles à rébus.

Autour du Macaal, se greffent quantité d’autres expositions. Et ce foisonnement donne l’impression d’une petite Biennale d’art contemporain, s’étendant jusqu’à la Fondation Montresso dont la sélection et la programmation de la quarantaine d’artistes en résidence (un chiffre énorme!) n’est pas très convaincante cette année. Il y a beaucoup à voir dans Gueliz, quartier ouest où les galeries alternent avec les boutiques de luxe, notamment au Comptoir des Mines que dirige Hicham Daoudi avec une exposition de Mohamed Arejdal.

Mais aussi dans la Médina: les installations textiles d’Amina Agueznay et les photographies d’Hicham Benohoud proposées par la Loft Gallery au riad El Fenn, devenu un élégant boutique-hôtel à l’initiative de la galeriste Vanessa Branson ; les toutes nouvelles peintures très flashy de Mohamed Melehi (né en 1936), toutes vendues le soir du vernissage (entre 10.000 et 60.000 euros pour le grand triptyque).

Ou encore l’exposition «Hamdoulah ça va!» sous le commissariat de l’artiste Mohamed Bourouissa à l’espace industriel DaDa, du côté de la place Jemaa el Fna qui accueillera bientôt un restaurant sur sa terrasse. Ou encore, après la gare, à la Voice Gallery fondée en 2011 par Rocco Orlacchio dont les murs se sont récemment écroulés. Mais ce bon vivant italien (il était aussi présent à 1-54) n’a pas perdu courage en faisant un one-man-show de l’artiste basé au Maroc, Éric van Hove, touche-à-tout globe-trotteur.

À quelques centaines de mètres de la Mamounia où s’est tenu 1-54, Il y a aussi une autre grande institution à ne pas manquer: l’hôtel Es Saadi Palace tenu de main de maître par Elisabeth Bauchet-Bouhlal. À la tête d’une grosse collection qu’elle avait commencée avec son mari, Jamil Bouhlal, dès les années 1970, cette mécène discrète et actrice majeure de la vie artistique marocaine présente, au premier étage, une exposition – État d’urgence – au cœur de l’actualité. «Étant depuis toujours engagée sur les questions d’écologie, la préservation des identités culturelles minoritaires et la dignité humaine, cette exposition traduit aujourd’hui mon sentiment sur un certain état du monde. C’est d’une certaine façon une promesse de résistance culturelle pour interpeller et opérer des changements urgents dans nos pratiques et mode de vie» explique cette engagée qui entend nous faire passer le message.

On se laisse guider par les œuvres d’Hassan Bourkia, Mustapha Akrim, Aziz Abou Ali, Mohamed Arejdal, Younes Atbane, Saad Ben Cheffaj, Mahi Binebine, Hassan Bourkia, Amine El Gotaibi, Mohammed Kacimi, Youssef Nabil ou encore Shirin Neshat et Hassan Slaoui. C’est Hicham Daoudi qui en a conçu le parcours (celui-ci fait écho à des œuvres plus historiques sorties de la collection personnelle des Bauchet-Bouhlal avec notamment de sublimes toiles anciennes de Mohamed Meheli). Et à l’heure où tous les indicateurs sont passés au rouge, avec les problèmes climatiques, les catastrophes sanitaires et l’épidémie du Coronavirus , le propos ne peut pas mieux tomber…