Comptoir des mines galerie
Joséphine Adam / L'Economiste / 14 January 2019

«Témoigner des grands types de bouleversements sociaux et culturels à travers l’art» est l’engagement d’Hicham Daoudi, à la tête du Comptoir des Mines à Marrakech. La galerie aborde aujourd’hui la délicate question de l’espace méditerranéen à travers le projet «Mare Nostrum» ou «Notre Mer» en latin.

Est-ce un espace commun de brassage ou une barrière rigide? Est-il possible qu’Ibiza, Lampedusa, Tripoli, Mykonos, Ceuta, baignent dans les mêmes eaux sans connexions entre les destins humains? Puis en septembre dernier, le choc. Les premières vidéos se partagent sur les réseaux sociaux postées par des Marocains, prenant illégalement la mer.

«Nous devenions témoins impuissants dans les conditions “du direct” d’une traversée illégale avec son lot de frayeurs, et craignant pour eux un naufrage» continue Daoudi, qui a perdu un être cher dans ces mêmes conditions voilà quelques années. Alors parce que l’actualité en chasse une autre, les œuvres d’art, elles, fixent le temps.

L’artiste a réalisé sa propre version du «Radeau de la Méduse» en respectant cette volonté de ne rien cacher, mais aussi les dimensions de 5 mètres sur 7 du chef d’œuvre de Géricault. Une scène de naufrage qui s’organise sur la toile comme une chorégraphie de la chute des corps. Sans concertation préalable, les artistes invités par la galerie se sont appuyés sur leur propre vision de la Méditerranée telle que perçue de ce côté ci du monde.

Droits universels, contraintes physiques, bagages, naufrage… chacun y allant de son médium. Mustapha Akrim a choisi de barrer l’article 3 de la Déclaration universelle des droits humains. «Tout individu a droit à la vie, à la liberté et à la sûreté de sa personne» s’écrit en arabe, en béton teinté dans la masse, barré d’un long trait rouge. Explicite. Toute la réflexion artistique d’Akrim semble s’évertuer à rendre nobles, enfin, tous ceux dont la vie n’est que labeur.

Youness Atbane joue du ciment et du plâtre pour sa récente installation «sans titre». Si le bleu pastel adoucit le regard sur ces rangées de corps anonymes, la tête inexistante semble comme immergée quand les pieds se dressent tout droit vers le ciel. Puis vient «Camouflage», une installation faite de figurines signée Simohammed Fettaka, les photographies de Khalil Nemmaoui ou le travail d’Hassan Bourkia, qui a depuis longtemps donné une présence aux invisibles, aux migrants.

L’artiste a enfermé dans des caisses et cages leurs effets personnels, chaussures abandonnées ou les images de leur vie d’avant. Enfin, parler de corps entravés, c’est forcément y associer l’oeuvre de Mahi Binebine. Ses bronzes «Le migrant» et «Entre les rives» collant parfaitement au sujet.

En plein centre ville, la galerie a investi un immeuble construit en 1932 par l’entreprise Comptoir des Mines, connue pour commercialiser du matériel de construction et des explosifs pour la recherche minière. Deux immeubles mitoyens de 2 étages qui, malgré les rénovations, témoignent encore de la beauté de son architecture art-déco.

Depuis quelques mois, le lieu a eu la bonne idée d’exploiter son hangar attenant, offrant aux artistes et aux visiteurs de nouveaux et inspirants espaces d’exposition.