Comptoir des mines galerie
Jamal Boushaba / TelQuel N°834 / 5 December 2018

De 1962 à 1978, il comptait parmi les peintres les plus remarquables de la scène marocaine. Ayant mis brusquement fin à sa carrière artistique, son nom s’est peu à peu effacé des mémoires. Une délicate exposition, vient, aujourd’hui, nous rappeler son avant-gardisme so seventies. Story.

C’est une histoire curieuse. Une histoire touchante. Nous somme en 2015. Hicham Daoudi, le marchand d’art et galeriste que l’on connait, est penché, comme à son accoutumé, sur de vieux documents- c’est quelques traces, parfois infimes, souvent éparses, qu’il s’applique à récolter et à tisser ensemble pour combler, autant que peu se faire, les innombrables trous d’une histoire de l’art moderne marocain dans les principales pages restent encore à remplir. Il scrute une photo prise à Tétouan vers 1971. Une belle brochette d’artistes. Il y a là Melehi, Chabaa, Meghara, Hassani, Bennani, Slaoui, Kacimi, Ben Cheffaj, et… un monsieur élégant- le seule en costume cravate- qu’il n’arrive pas à identifier. Qui c’est ? Piqué, Daoudi passe par plusieurs coups de fils. C’est Mohamed Melehi qui répond le mieux à la question. Oui, Il a très bien connu Bachir Demnati. Non, aucun lien de parenté avec le célèbre peintre Amine Demnati. Oui, c’était un excellent peintre, parmi les plus modernes et les plus pointus de l’époque. Le premier à peindre sur cette nouvelle matière qu’était le plexiglas. Il était également un des co-fondateurs de l’AMAP (Association Marocain des Artistes Plasticiens) qui, en ce temps-là, avait son poids. On ne sait pas très bien pourquoi il a arrêté. Oui, Il est toujours vivant. Il habite toujours à Tanger.

Un virage après l’accident

Il se trouve qu’actuellement, Hicham Daoudi se passionne justement pour cette période postindépendance où l’art moderne marocain s’est affirmé comme une entité en soi, avec les fortes personnalités que l’on connait. Il se devait donc de creuser la piste de l’artiste méconnu. Il prend rendez-vous. Bachir Demnati le reçoit dans son cabinet d’architecte d’intérieur tangérois. Il y a là quelques sept ou huit grandes belles toiles rescapées de ses belles années de production, mais surtout un grand nombre de petits dessins sur papiers, peints à la gouache et annotés : des maquettes, toutes antérieures à 1978, en attente de réalisation. Intéressant ! Mais que c’était-il donc passé en cette fameuse année 1978 ? Demnati raconte. Un terrible accident de voiture. Deux mois de coma durant lesquels sa jeune épouse, en charge de leur premier bébé d’un mois, a cru le perdre. Le réveil est suivi d’une longue période de rééducation. C’est décidé : pour mettre définitivement à l’abri les siens, il va abandonner la peinture pour se consacrer désormais à son second métier, autrement plus lucratif, celui d’architecte d’intérieur. Il rachète un cabinet doté d’une jolie clientèle et tourne le dos à son ancienne vie de saltimbanque.

Trente-huit ans après

Sérieusement séduit, Daoudi place, pour commencer, quelques une des toiles dont l’artiste accepte de se départir, dans ses ventes aux enchères : quatre pièces en tout. Et le miracle prend ! Non seulement, les pièces s’écoulent facilement, mais l’une d’entre elles se retrouve même, quelque temps plus tard, en couverture d’un catalogue d’une importante exposition sur la naissance de l’art moderne dans le monde arabe, présentée dans le cadre de la foire Art Dubai. Une belle consécration ! Bachir Demnati reprend confiance en lui. Il est enfin prêt, après trente-huit ans d’interruption, à retrouver le chemin de son atelier. Nous somme en 2016. Deux ans, plus tard, c’est-à-dire aujourd’hui, le Comptoir des Mines Galerie, à Marrakech, abrite une étonnante exposition qui nous replonge en plein cœur des années 1970 ! L’œuvre, remarquablement graphique et cinétique, aux accords chromatiques acidulées si caractéristiques de l’époque est admirablement scénographiée dans un accrochage quasi- muséal. Aux côtés des grandes pièces (peinture et collage sur plexiglas) sont accrochés les dessins originaux, tous antérieurs à 1978, d’après lesquels elles ont été fidèlement réalisées, trente-huit ans plus tard. Confrontation Ô combien troublante… Délicieuse réminiscence… somme-nous aujourd’hui ou hier ? Quelle heure est-il, déjà ? courez-y.